Empire state of mind

Evaristo Nugkuag © Bunthoeun Chea

Plus écolo-chic qu’écologique, la Global conference n’a pas leisiné sur les beaux discours d’ouverture culturelle. Pour les «indigènes», invités pour débattre du sort de la planète, les schémas coloniaux d’antan sont pourtant toujours très présents.    

« Mon peuple, ce n’est pas du folklore. Les populations autochtones ont eu quinze minutes de présentation. Que pouvons-nous dire en si peu de temps ? » Evaristo Nugkuag Ikanan est en colère. Cet activiste environnemental péruvien, leader du peuple amérindien Aguaruna, a reçu plusieurs distinctions pour son action écologique, parmi lesquelles le « prix Nobel alternatif ». Mais en dépit de ce palmarès, les organisateurs de la Global conference ne lui auront accordé qu’un quart d’heure pour s’exprimer.

Evaristo Nugkuag Ikanan aurait aimé évoquer les problèmes des Aguaruna et des Huambisa, exposer ses projets et partager sa conscience écologique. « Nous sommes dans une économie de production et non de survivance, on veut toujours plus de ressources, mais on ne cherche pas à les préserver. » Depuis plusieurs années, le Péruvien multiplie les déplacements pour faire entendre sa voix. « J’ai passé quatre ans à sillonner l’Europe pour parler des problèmes de climat en Amazonie. Cela requiert de maintenir un dialogue constant avec les autorités. Des partenariats durables entre les peuples autochtones et les Européens doivent être établis pour présenter des alternatives. »

Mais le dialogue est parfois rugueux. Evaristo Nugkuag Ikanan sait qu’il doit, avant tout, changer le regard des dirigeants : « Il faut travailler sur le plan politique, car ce sont bien souvent les gouvernements qui réduisent les indigènes à des éléments de folklore. Nous avons pourtant une véritable force de proposition. » Alors, sa participation à la Global conference lui laisse un goût amer.

Inégalité de traitement

Car si la brochure de l’évènement promet un certain éclectisme, déclarant que « chefs d’entreprises, représentants gouvernementaux, ONG, pouvoirs publics, intellectuels, chercheurs, experts, artistes, religieux, journalistes et responsables de la société civile, se réunissent pour réfléchir ensemble aux solutions permettant de construire un modèle de développement plus responsable », le programme des trois jours révèle une certaine inégalité de traitement. Les trois quarts des grands témoins sont occidentaux et de nombreux ateliers sont animés par des dirigeants de grandes entreprises françaises comme Suez environnement, La Poste, Danone, Clarins ou Total. En face, les entractes sont placés entre les mains, supposées expertes, des « populations autochtones ».

Le premier soir est ainsi dédié à une veillée de réflexion autour du thème « Spiritualités traditionnelles et développement durable ». Traduction : des plumes, des perles et des chants ancestraux. Certains n’étaient conviés que pour une intervention, à l’instar de Angaangaq Angakkorsuaq, chaman inuit et Nixiwaka leader spirituel brésilien du peuple Yawanawa. Ou encore la troupe de l’Association pour la culture et la protection de la faune et de la flore de la république démocratique du Congo, qui devait donner une représentation théâtrale intitulée Le cri de la forêt mais qui n’a pas pu se rendre à Evian faute de visas. À l’inverse, aucun paysan français n’était attendu pour transmettre les enseignements de sa « culture traditionnelle », ou pour témoigner de son lien avec la Terre.

Pourtant, les initiatives des autochtones ne manquent pas d’ambition. Khamu Ram Bishnoï, venu du Rajasthan, se bat pour lutter contre la pollution des sacs plastiques. C’est un Bishnoï, un membre d’une communauté indienne très discrète qui, en 1485, s’est formée autour du premier « prophète écolo ». Un prophète qui a édicté 29 règles pour préserver une conscience écologique et un respect de la nature et des hommes. En Inde, Khamu Ram Bshnoï travaille, aidé par une association, sur un concept de centre de recyclage autogéré et recherche un partenaire commercial pour écouler ses matériaux recyclés. En réalité, ce n’est pas pour en parler que les Ateliers de la Terre l’ont invité, mais pour réaliser un petit numéro de méditation et disserter sur l’égoïsme du genre humain. Une demi-heure de débat sur la nature humaine, devant une petite vingtaine de participants en pleine digestion.

Cérémonie de l’arbre de la 7e édition de la Global conference, à Evian. © Bunthoeun Chea

Tensions et maladresses

Interrogé sur cette différence de traitement, Jérôme Beillin, directeur des programmes des Ateliers de la Terre s’explique : « L’an dernier, nous avions organisé une veillée avec les représentants des grandes religions en France (islam, judaïsme, catholicisme, bouddhisme, etc.), on s’est dit qu’il était intéressant de rééditer l’expérience avec des populations autochtones. Je pense qu’elles ont beaucoup à nous apporter. »

Une ouverture d’esprit dont les applications concrètes ont été bien peu visibles. La cérémonie de l’arbre était symptomatique de cette tension teintée de maladresse. Quelques heures avant de prendre le chemin du retour, une cinquantaine de personnes se sont retrouvées pour mettre en terre un sapin, symbole de la coopération et de l’action écologique du forum. Le premier coup de pelle a été donné par Khamu Ram Bishnoï, les quinze suivants par les représentants des populations autochtones invités à la Global conference. Dans l’assemblée, les sourires ont laissé place aux flashs. Frénétiques. Pendant qu’accroupi, Khamu Ram s’appliquait à extraire les cailloux de la terre, un commentaire a fusé : « Il fait ça à une vitesse ! – En même temps c’est son boulot ! » Les trois jeunes françaises qui ont lancé la tirade ne se cachent pas. « Nous apprécierions, nous les indigènes, que les occidentaux creusent à nos côtés, et plantent ce symbole de la coopération écologique », rétorque l’interprète d’Evaristo Nugkuag Ikanan. De quoi pousser George J. Gendelman, co-fondateur des Ateliers de la Terre, à mettre la main à la pâte.

Des accrocs minimisés par les Ateliers de la Terre. « Je comprends cette frustration, néanmoins, ils ont été invités pour ça. Ils auraient pu nous dire en amont qu’ils ne trouvaient pas pertinent d’intervenir sur ces sujets », se défend Jérôme Beillin. Chaque année, c’est un comité d’orientation, composé d’une trentaine de personnes, qui détermine les grands thèmes et identifie les intervenants. Un programme est alors défini, répartissant les séances plénières et les ateliers entre les intervenants. Ce n’est qu’une fois cette première grille dessinée que les Ateliers de la Terre prennent contact avec les futurs intervenants.

Et Jérôme Beillin de souligner les progrès accomplis en sept ans : pour cette dernière édition, José Gaulinga Montalvo, leader du peuple Kichwa de Sarayaku était aux côtés de Stéphane Quere, directeur du développement urbain du groupe GDF Suez, pour débattre du thème « Co-construction et compétition : quelle évolution des modèles économiques ? » En salle plénière ! « Ça bouleverse les traditions, c’est rare de faire discuter des chefs d’entreprises et des représentants autochtones », se félicite l’organisateur. Cet enthousiasme laisse Evaristo Nugkuag Ikanan de marbre. Pour le leader améridien, cette décision tombe sous le sens : « Il faut faire entendre la voix de ces peuples autochtones : ils ont des projets construits, concrets, à long terme. Ils ont des stratégies de développement durable. »

Indigènes indignés

Dès lors, s’ils se sentent si peu à leur place, pourquoi Evaristo Nugkuag Ikanan ou Khamu Ram Bishnoï ont-ils fait le déplacement ? « Pour établir des contacts et chercher des financements pour nos projets », explique le Péruvien. La Global conference, c’est plus de 900 personnes – dirigeants politiques, ONG, activistes, etc. -, l’occasion de se faire connaître et de tisser un réseau. « Il faut établir des partenariats durables entre les peuples autochtones et les Européens, pour étudier des alternatives en matière de développement durable. »

Evaristo Nugkuag Ikanan cherche ainsi à « co-construire ». Si les Ateliers de la Terre ont une définition assez restrictive du concept qu’ils ont eux-mêmes forgés, lui compte bien en extraire la plus belle acception. Marcher main dans la main, pour bâtir un système durable. Pour Khamu Ram Bishnoï, l’affaire est plus complexe. Participer à la Global conference, c’est aussi un moyen de gagner en crédibilité auprès des siens. Une crédibilité et une légitimité qu’il met au service de la planète.

Et Evaristo Nugkuag Ikanan de conclure : « Cela nous fait penser que l’on devrait créer notre propre agenda, notre événement, y exposer nos actions, notre héritage et nos réflexions. Les Ateliers seraient les bienvenus, on leur offrirait de s’exprimer quinze minutes. »

Elisa Thévenet / @elisathevenet

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