Rue de Condé : les commerces font de la résistance

© Elisa Thévenet

À Moulins, une zone sensible de la métropole lilloise, la rue de Condé se dérobe à l’insécurité du quartier. Aux détours de la grande artère d’Artois et de la place Vanhoenacker, elle mène une existence sereine. Entre nostalgie d’une époque où les commerces habillaient les maisons et solidarité tenace, ses habitants la dévoilent.

La clé hésite, la main se presse. Il est 6h, Jean-Pierre ouvre la porte d’entrée de sa boucherie-charcuterie. À 59 ans, il tient le dernier commerce d’alimentation de ce fragment de la rue de Condé. Entre la rue d’Artois et de la place Vanhoenacker, l’atmosphère est assez sereine dans un quartier pourtant tendu. « Avant, il y avait à peine dix maisons particulières, ici. Il y avait une crèmerie, un volailler, une droguerie, un tailleur, un fleuriste, deux maraichers, un cordonnier, des marchands de chaussures, de meubles, et même de rideaux. » Ils ont tous fermé. Ils sont partis à la retraire et n’ont pas trouvé de repreneurs. Peu à peu les commerces ont muté en appartements. « La faute à la grande distribution aussi. Le premier supermarché c’était il y a plus de 45 ans », regrette le boucher. Derrière le comptoir, les coups de couteaux sont précis et les mots aiguisés : « Le commerce : ça fait trente ans que ça part en vrille. » Aujourd’hui, il ne reste que les vieilles corniches repeintes des devantures d’antan. Mais Jean-Pierre fait de la résistance. « Je suis le dernier, enfin plus pour longtemps, dans un an, je pars. » Son regard s’attarde sur l’étal : « Ça sera fonction de ma santé, si je peux un peu plus longtemps, je continuerai ». Après plus de 35 ans, difficile de partir. Surtout dans ce quartier. Jean-Pierre le sait, sa retraire marque la fin d’une ère, celle du petit commerce.

Commerces en voie d’extinction 

Il est bientôt 8h30. Dans la rue, l’odeur âpre de la ville. Pendant des années, le parfum des croissants cueillait les habitants au réveil. Depuis l’été 2012, les rideaux mécaniques du n°23 ne se relèvent plus. La boulangerie a fermé. Un Tunisien l’avait reprise mais, « il s’est fait prendre avec un employé sans papiers, grimace le boucher. C’est dommage. Si au moins on était un petit noyau de commerçants, ça irait tout de suite mieux ». Il soupire : « Aujourd’hui qui voudrait reprendre une boucherie dans ce quartier ? Moi, je ne veux pas vendre à quelqu’un qui va mettre la clé sous la porte dans l’année. Alors si je trouve c’est bien, sinon je ferai comme les autres : des appartements. » À contrecœur.

Les viandes sont fin prêtes, l’horloge marque 10h. Jean-Pierre accueille les clients, tout sourire. Derrière lui, trônent les prix remportés à force de rigueur et de passion. 2006, 2007, 2010… et le dernier en date : la médaille d’or du commerce et de l’artisanat de la Ville de Lille. Sa fierté. Et l’une des raisons de son succès : « Il y en a qui parlent de la crise. Moi je n’ai pas à me plaindre, je gagne assez pour nourrir ma famille. » Dans le quartier, la boucherie-charcuterie Teirlinck est célèbre. Et, le bouche-à-oreille aidant, sa réputation s’est même exportée : « 80% de ma clientèle est extérieure au quartier ». Dès l’ouverture, le magasin ne désemplit pas. Les voitures se garent à la volée.

Samba Soumaré observe ce ballet depuis le n°31. Flanqué d’un jeune voisin, Mathias, il réveille sa vieille dame : un bar de 35 ans qu’il vient de racheter. Une exception rue de Condé. Le Sénégalais de 60 ans, diplômé en droit, n’en est pas à son premier essai. Après deux boîtes de nuit et un bar, il ouvre son premier café-restaurant à Lille. Sa spécialité : les plats afro-antillais, « un nouveau concept dans le quartier ». On sort les tables et les chaises en plastique. Derrière le comptoir, Samba dispose avec application ses cartes de visite. « J’ai emménagé le 17 septembre », explique-t-il. Le matin, il n’y a jamais foule. Quelques voisins s’arrêtent saluer le nouveau venu, s’attardent autour d’un café ou d’une bière sans alcool. « La journée, c’est calme, mais la nuit je bosse bien. Je bosse avec des blacks et les blacks préfèrent la nuit. » Un large sourire barre le visage patiné du propriétaire. Dans son long manteau noir, affublé d’une cravate colorée, Samba a des allures d’homme d’affaires.

Mathias attrape un verre sur le comptoir et va s’asseoir quelques minutes dehors. La rue de Condé, c’est toute sa vie, il y est né, il y a 22 ans. Il y passe beaucoup de temps, « surtout en ce moment ». Il ne travaille plus depuis un an et demi, à cause de son dos. Au garage, il s’est écrasé deux vertèbres en soulevant un moteur. Du coup, parfois, il surveille la rue. « S’il se passe quelque chose, j’ai qu’un coup de fil à passer et les flics rappliquent direct. Mon beau-frère est là dedans, alors forcément… » Dans sa voix, pointe une certaine fierté. « Je fais gaffe pour le boucher, Samba et le café là-bas, le Capsule. » Quand on parle sécurité, les habitants de la rue de Condé se font écho. « On n’a pas trop de problèmes parce qu’on veille les uns sur les autres, mais le soir, il faut tout de même faire attention. » Mathias complète : « Enfin moi, ils ne me font pas peur ». « Ils », ce sont les jeunes qui rôdent au bout de la rue, place Vanhoenacker, un lieu de deal. Mais, « ils » n’arriveront pas avant quelques heures.

La sécurité « homemade »

Rue de Condé, seuls les cafés semblent à l’épreuve du temps. À 15h, le Capsule, imperturbable, accueille ses habitués. Ici, tarot, belote et bataille font la loi. Sur le trottoir de droite, au n°15, Le Condé est resté figé dans les années 1960. Messoud y est serveur depuis dix ans, il hausse les épaules : « On vit au jour le jour, un café par-ci, deux cafés par-là ». On ne fait pas fortune. Le regard est las. À 65 ans, l’Algérien a roulé sa bosse et il a des avis très tranchés sur les questions de sécurité du quartier. « C’est un problème d’éducation, lâche-t-il. Quand tu vois des petits de 8 ans qui dealent, tu t’étonnes que le soir les parents ne se demandent pas comment ils ont eu l’argent. » Il ne se fait aucune illusion : « Les flics, ils ne font rien contre. Un jour, j’ai vu des jeunes qui les tapaient à coup de batte, alors forcément, ils n’en pouvaient plus, ils sont partis. » Pour lui, aucun doute, il n’y a pas de solution miracle. « Il faut donner du travail aux jeunes. Moi aussi j’ai eu 20 ans, sauf que j’avais un boulot, j’étais occupé et ce que je voulais, je pouvais me l’acheter, au lieu de le voler. »

Dans la rue, l’atmosphère est plutôt sereine et les habitants mesurés. Pourtant, l’insécurité hante les maisons du quartier. Une insécurité désormais intériorisée jusque dans les discours. Alors, on relativise, comme Messoud : « Depuis que je suis ici, il n’y a jamais eu un problème, mais derrière, à partir de 20h, on ne passe plus ». Derrière. On se rassure comme on peu. Jean-Pierre, lui, dédramatise : « On est comme au village, on est en ville, mais c’est pareil, alors les délinquants du coin, ils ne sont pas bêtes, ils ne font rien dans le quartier, ils sont trop connus. » Et Samba de conclure : « Quand j’entends tous ces gens qui me disent qu’à Moulins c’est trop risqué, je leur dis : “moi ça ne me fait pas peur. L’entreprenariat c’est dans la peau ou ça l’est pas et moi, c’est dans la mienne. Je pense qu’il faut s’installer là où il y a des problèmes, auprès de ceux qui en ont le plus besoin“. »

L’après-midi s’étire, Messoud discute football et loto avec les clients accoudés au bar. Le vieux judebox fixé au mur ne fonctionne plus, remplacé par les mélodies d’une radio sans âge. Vers 18h, le patron prend la relève. C’est lui qui assure le service de nuit. Encore une heure et le boucher ferme boutique. Il doit encore tout nettoyer, ranger et préparer pour le lendemain. 20h, la porte du n°30 se referme enfin. Jean-Pierre a troqué ses bottes en plastique et son tablier contre des habits de ville. Le dernier magasin s’endort et les tensions se réveillent. Déserté par les petits commerces, le coin offre un terrain vague au trafic souterrain. Sur la place Vanhoenacker, les jeunes s’agitent et dealent sans crainte. Rue de Condé, les clés se tournent dans les portes d’entrée. Pour beaucoup, la journée se termine, pour Samba, elle commence à peine. Son café-restaurant restera ouvert jusqu’à minuit, ensuite la rue sombrera doucement dans un sommeil de plomb. Sur la place, ce sera une nouvelle nuit blanche. Demain matin, à 6h, Jean-Pierre glissera ses clés au n°30 d’une rue de Condé apaisée.

Elisa Thévenet / @elisathevenet

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s