Au nom du fils

© Philippe Couette

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La loi de 2004 sur la sécurité des piscines : c’est elle, Laurence Pérouème. Derrière son engagement, une tragédie personnelle. En juillet 1996, son fils cadet se noie dans la piscine d’une amie. À l’époque, elle n’a pas trouvé les mots pour soulager son aîné de trois ans. Aujourd’hui, auteure de jeunesse, elle écrit pour les enfants des autres. Son dernier livre, Où es-tu Lulu ?, répond aux questions des petits sur la mort et le deuil.

On est loin du visage grave de la mère endeuillée, Laurence Pérouème est lumineuse. « Chacun vit son chagrin comme il l’entend, je ne laisse personne s’approprier ma douleur », lâche-t-elle sans détour. Laurence est une de ces femmes indestructibles à qui vous demandez « mais comment faites-vous ? », et qui vous répondent : « Je n’ai pas le choix. » Cela fait dix-sept ans qu’elle apprivoise « ce deuil sans fin ». Aujourd’hui, ses silences sont apaisés : « Je sais que je m’en sors bien, mon couple est très solide et j’ai de beaux enfants qui réussissent. »

Les enfants. Ce sont eux qui l’ont « tirée vers la vie » et c’est pour eux qu’elle écrit. Quand Benoît s’est noyé, Arnaud, son frère aîné, avait trois ans. « Je ne pouvais pas rester sous ma couette, il avait besoin d’une maman. » Quelques années plus tard, une nouvelle page s’écrit avec Gauthier, puis Élodie. Eux aussi portent la marque du drame, « mais comme ils ne l’ont pas connu, c’est forcément un peu plus facile à vivre ». Laurence a toujours été très attentive aux émotions d’Arnaud. Elle s’indigne du peu de cas que font les adultes de la psychologie des enfants survivants. « Arnaud a vécu seize mois, 24 heures sur 24 avec son petit frère et du jour au lendemain, il s’est retrouvé tout seul. Pour lui, c’était également un drame et il y a aussi eu un deuil ! » Son premier réflexe de maman : chercher un livre qui explique la mort aux plus jeunes. En vain. Ils sont hors sujet ou trop larmoyants. Laurence finit par abandonner.

À la place, elle lui parle. Beaucoup. « On a tendance à prendre les enfants pour des idiots, mais ils comprennent très bien les choses et attendent des réponses », explique-t-elle. Pas des métaphores, des histoires ou des silences, mais des réponses. Les adultes enchaînent les maladresses. « Ma belle-mère disait que Benoît était au Ciel, alors Arnaud se baladait toute la journée le nez en l’air, il voulait monter le voir avec une grande échelle », se souvient-elle. « D’autres lui ont expliqué qu’il s’était endormi. Du coup, tous les matins, il attendait qu’il se réveille. » Très vite, perdu, Arnaud se met à bégayer. La gorge nouée, Laurence raconte la détresse de son fils : « Un jour, il m’a dit : “Peut-être que moi aussi je pourrais tomber dans la piscine pour retrouver Benoît”. »

© Philippe Couette

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Les enfants aussi comprennent la mort

Elle comprend alors le poids des mots et décide de ne plus en avoir peur. « Il faut oser utiliser le terme “mort”. Les enfants ont besoin de l’entendre, c’est pour les adultes que c’est le plus difficile. » Cette conception est peut-être héritée de sa vie d’expatriée. Elle déplore que la mort soit taboue dans la société française. Née à Madagascar, elle a vécu plusieurs années en Afrique et en Indonésie. « Dans ces pays-là, la mortalité infantile est très importante donc on en parle plus librement. On a tendance à l’oublier, ici, mais la mort fait partie de la vie ». Gauthier et Élodie avaient moins de dix ans quand leur arrière-grand-mère est décédée. Leur grand-mère ne voulait pas qu’ils assistent à la cérémonie, prétextant qu’ils étaient trop jeunes. Laurence et son mari ont choisi de les y emmener. Pourquoi ? « C’est terrible de devoir accepter la disparition de quelqu’un sans pouvoir lui dire au revoir. Et puis mettre en terre une personne âgée, c’est dans l’ordre des choses, alors autant commencer par là. » Elle en sait quelque chose : « Le premier enterrement auquel j’ai assisté, c’est celui de mon fils, et croyez-moi, c’est très violent. » Alors, naturellement, elle a emmené Arnaud, petit, sur la tombe de son frère. « Le cimetière n’est pas un lieu triste pour les enfants, ils gambadent dans les allées et rigolent. Ça les aide à comprendre. Encore une fois, c’est pour les adultes que c’est dur. » Elle se souvient de leur première visite, tous les trois. Arnaud avait emmené une petite voiture pour Benoît et sur le chemin du retour, il a juste soupiré : « Le plus triste, c’est qu’en rentrant à la maison, il ne sera pas là. » À 4 ans, il venait de comprendre que la mort était une chose définitive.

La mort d’un enfant, tabou des maisons d’éditions

Arnaud a aujourd’hui 19 ans, mais Laurence a gardé précieusement tous ses mots d’enfant. Doucement, l’idée de Où es-tu Lulu ?, le livre pour enfants qu’elle a publié à l’automne 2012 chez Naïve, a germé et avec elle, celle d’écrire pour les petits. Elle s’interrompt quelques instants, farfouille dans son sac et en sort l’ouvrage : « Je voulais écrire le livre que je n’ai pas eu pour expliquer les choses à mon fils et lui redonner espoir ». Elle a toujours aimé griffonner, quelques mots jetés par-ci par-là. À la mort de Benoît, c’est devenu « une respiration vitale ». « J’ai écrit des centaines de pages qui n’appartiennent qu’à moi », confie-t-elle. Mais Laurence n’est pas du genre torturée, elle veut surtout être utile. « Où es-tu Lulu ? est un projet pour les vivants », souligne-t-elle. Dans les illustrations, des couleurs pastel et beaucoup de douceur. étonnant pour un sujet grave ? « Au contraire, je voulais quelque chose d’apaisant. Cette progression des tons ocre au bleu ciel symbolise l’espoir. C’est la vie qui continue. Le deuil est un chemin et c’est toute l’idée du livre », explique Laurence. Beaucoup d’éditeurs ont refusé de publier son texte. Pas à cause de la qualité de son manuscrit ou de l’épaisseur des personnages, mais de son sujet. Un silence se glisse et ses mains s’agitent : « On me reprochait de parler de la mort d’un enfant. Mais, avant d’être un sujet délicat, c’est une réalité. »

Un instant d’inattention

Une triste réalité pour Laurence, depuis juillet 1996. Elle est invitée en vacances par sa meilleure amie. La maison dispose d’une piscine. Laurence hésite longuement, en discute avec Jean-Louis, son mari. Et finit par accepter. Sur le quai de la gare, il lui glisse à l’oreille : «Fais attention aux enfants et à la piscine ». Laurence passe une semaine à surveiller son fils comme le lait sur le feu, au point que ses copines la taquinent : « Mais lâche-le, tu es toujours sur son dos, tu vois bien qu’il ne craint rien. » Elle se détend, l’affaire de quelques minutes… Benoît tombe dans l’eau et se noie. Elle marque une pause et détache soigneusement ses mots : « La mort d’un enfant c’est une amputation. » Répète plusieurs fois que c’est « un deuil sans fin. » Son mari l’a toujours soutenue. Elle ne lui reproche rien mais elle sait qu’il n’a pas lu son livre : « C’est trop difficile, il ne peut pas. » Après l’accident, il a tout de suite fait front à ses côtés : « Il n’y a pas meilleure mère pour nos enfants. On a pris conjointement une mauvaise décision. La responsabilité est partagée. » Responsabilité… « Je me dirai toujours que si je n’avais pas eu cet instant d’inattention, si j’avais su le dixième de ce que je sais aujourd’hui, mon fils serait encore vivant. La culpabilité, c’est un poison qui vous ronge. » Pour en arriver aujourd’hui à une certaine sérénité, elle a choisi « d’aller au fond de la douleur. » Ni antidépresseur ni somnifère.

Laurence ne croit pas au hasard, mais ne lui parlez pas de destin. « Ce sont des accidents évitables, c’est pour cette raison que je me suis battue pour la prévention », explique-t-elle calmement. Un an après le drame, elle cherche à nouveau du travail. Ancienne attachée commerciale, elle s’était arrêtée pour ses enfants. « Je tombe sur une petite annonce, dans la presse, d’une association de prévention des accidents domestiques, juste à côté de chez moi. » Elle avait déjà commencé à écrire aux journalistes pour faire bouger les choses. Elle explique à l’association qu’elle veut travailler sur les noyades d’enfants. Ils l’accueillent à bras ouverts. Hasard du calendrier, l’association contactait les députés pour les sensibiliser aux risques d’accidents domestiques chez les plus petits. Laurence en profite pour joindre au courrier un rapport sur les noyades. Jean-Pierre Raffarin la rencontre, lui promet de l’aider. En janvier 1999, elle crée Sauve qui veut, une association d’aide aux victimes. Pendant cinq ans, elle vit de nombreux moments difficiles, mais finalement, le 3 janvier 2003, la loi sur la sécurité des piscines est votée. C’est l’une des premières lois que fait passer Jean-Pierre Raffarin, nommé entretemps Premier ministre. Ce jour-là, Laurence était à l’Assemblée nationale. Elle en parle encore avec émotion. Pour beaucoup, le texte répond à un principe de précaution superflu ; pour elle, c’est l’équivalent d’une classe de maternelle sauvée par an. Depuis la mise en application de la loi, en 2004, le nombre de noyades d’enfants a ainsi été divisé par trois. Cette victoire fait sa fierté. « Grâce à ça, Benoît a aidé à sauver des centaines d’enfants. C’est sa manière d’exister par-delà la mort », glisse-t-elle dans un sourire triste. « Il n’est pas mort pour rien. Ce combat, je l’ai mené avec lui et pour lui. »

© Philippe Couette

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Les vivants avant les morts

Le vote marque la fin d’une étape. Elle sent qu’elle doit faire autre chose. « Pour mes enfants, c’était très lourd, je travaillais de chez moi, ma chambre était pleine d’affiches de prévention. » Elle aurait aimé protéger davantage ses enfants. « Les morts ne doivent pas prendre plus de place que les vivants », résume-t-elle. Elle a été bouleversée par les mots d’un quasi-inconnu. Celui-ci avait perdu son frère jumeau à 20 ans. Un suicide. Sa mère ne s’en était jamais remise. Parce que son frère, décédé, était devenu plus présent que lui, vivant, il avait dû couper les ponts avec elle. Laurence comprend pour la première fois ce qu’ont pu ressentir ses propres enfants. Elle décide de se désengager du milieu associatif. Aujourd’hui, elle est encore présidente de Sauve qui veut, mais c’est dans l’écriture qu’elle se réalise.

Elle a beaucoup de textes dans ses tiroirs, en réécrit certains, en laisse mûrir d’autres. Des histoires pour enfants, mais pas seulement : « J’ai écrit un livre pour adultes, mais je ne sais pas trop ce que je vais en faire », confie-t-elle. Ce livre, Le temps d’un adieu, est le grand frère de Où es-tu Lulu ? Parce qu’il n’y a pas que les enfants qui cherchent des réponses.

Elisa Thévenet / @elisa.thevenet

Où es-tu Lulu ?,  Laurence Pérouème, illustrations de Cécile Rescan, Éd. Naïve. 64 pages, 13 euros. 

Pour plus d’informations :

http://www.laurenceperoueme.com/

http://www.sauvequiveut.asso.fr/

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3 réponses à “Au nom du fils

  1. Merci pour ce très très bel article. C’est tellement important de sortir du tabou ! Et puis parler permet aussi de sauver des enfants lorsque la prévention est possible. Laurence à travers Sauve qui veut et vous en tant que journaliste permettez à des familles de passer à côté du drame.

  2. Très bel article en effet, je n’ai pas perdu d’enfant (j’ai 4 filles) mais j’ai perdu 2 frères, l’un accidentellement j’avais 17 ans et lui à peine 20 et un autre par suicide j’avais 52 ans et lui 48. C’est très dur en effet pour des parents de vivre après de tels drames mais pour les enfants qui restent, c’est presque une petite mort de continuer à vivre et culpabilisant d’être là, d’exister, de vouloir rire, chanter avoir des enfants à son tour et s’en réjouir. Chez nous, il était interdit de faire une fête sans parler des morts… de les mettre sur un piédestal… Il a fallu que je sois mère pour que j’ose dire à la mienne que j’avais l’impression que nous, ses 3 autres filles, nous n’étions pas mortes nous, que nous étions bien vivantes, que je souffrais de notre non reconnaissance.
    Mes filles ont été confronté à la mort (grand-parent, oncle, voisins qui ont été proches d’elles dans leur enfance…) nous tenions à ce qu’elles soient présentes aux sépultures pour leur dire au revoir et leur permettre de faire leur deuil.
    Mes frères et mon père qui sont morts sont toujours présents en moi, je leur parle et ce, sans tristesse. Ce serait probablement différent si je perdais une de mes filles. Il y a longtemps déjà que j’ai accepté que la mort faisait partie de la vie et que la mort n’est pas logique, qu’il n’y a pas un âge pour mourir.
    Je vous remercie pour ce que vous faite.
    Ma fille est l’illustratrice du livre que vous avez écrit « Attention, Léon! ». Je l’ai fait acheter à plusieurs de mes amies qui ont des enfants et des petits enfants, elles sont unanimes pour dire que c’est une très bonne initiative de l’avoir écrit car c’est une occasion d’échanges et de prise de conscience des risques encourus au quotidien.
    Encore merci.

  3. Merci, Françoise, je suis très émue de votre témoignage. J’ai toujours dit à mes enfants à quel point je les aimais et que je voulais vivre avec eux pleinement. Ce n’est pas pour autant que mon petit Benoît est oublié, mais il faut en effet laisser les morts reposer en paix. Il a sa place dans notre coeur, dans notre famille mais il ne doit pas prendre plus de place que les vivants. De cela j’ai toujours eu conscience.
    Votre fille Véronique est formidable, courageuse et pleine de vie. Ce fut un plaisir de travailler ensemble sur « Attention, Léon ! » qui est aussi un ouvrage indispensable, que nous sommes fières d’avoir pu publier. Les parents, les instituteurs, les grands-parents nous disent chaque jour à quel point cet album est utile !

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